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[LIVE-REPORT + INTERVIEW] Sexion d’Assaut @Orange RockCorps 2010

Ne faisons pas de procès au groupe de rap français Sexion d’Assaut. Les autres médias s’en chargent déjà, et la justice s’en chargera certainement d’un vrai procès très bientôt. Faisons-en une chronique ; un avis subjectif, suggestif et subversif. Et si, comme ils l’ont martelé (sur les conseils avisés de leur manager ?) « qu’ils n’étaient pas au Orange RockCorps pour parler de ça », forcément, les journalistes à une bonne trentaine venus entendre justement le groupe s’expliquer ne voulaient parler, eux, que de ça. Alors forcément, moi aussi, je vais vous parler de ça.

Je vois d’ici beaucoup d’entre vous se demander de quoi je parle. Et si de nombreux noms du rap français ont déjà subi les foudres judiciaires et médiatiques (Orelsan, Sniper, Monsieur R , NTM …), tous n’ont pas forcément vu les centaines de parodies diffusées sur le web à propos de cette affaire, plus ou moins inspirées, de leur titre « Désolé » (ce à quoi le groupe répond : « ça nous fait plus rire qu’autre-chose, ça nous touche pas, ils se foutent la honte tous seuls, ça ne regarde qu’eux… mais qu’on parle autant de nous, ça montre juste qu’on est numéro 1 » ), ou tout simplement entendu parler de la dernière affaire qui préoccupe tout un pendant de l’Internet et des médias (c’est Morandini qui doit être content).
Retour sur un tourbillon médiatique dans lequel on finit par se demander si tout ceci n’était pas, malgré les dénégations, prémédité.


L’objet du délire

Sexion d’Assaut est un groupe homophobe. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Lefa, un des leaders du groupe et celui qui est donc au cœur de la tourmente, lors d’une interview au journal Hip-Hop en juin dernier : « Pendant un temps, on a beaucoup attaqué les homosexuels parce qu’on est homophobes à cent pour cent et qu’on l’assume. Mais on nous a fait beaucoup de réflexions et on s’est dit qu’il était mieux de ne plus trop en parler parce que ça pouvait nous porter préjudice (…) Imagine, il y a même des gays qui viennent nous voir ! On ne peut donc pas dire ouvertement que pour nous, le fait d’être homosexuel est une déviance qui n’est pas tolérable. »

Alors quoi, qu’est-ce ? Un dérapage et un mot incontrôlé de plus (cela arrive, et c’est la dernière version en date dans la défense du groupe) ? Un journaliste qui déforme les propos par pure « haine et malveillance » (ce ne sera pas le premier, et c’est la première réponse donnée par Adams, membre du groupe, sur son Twitter, puis reprise par Lefa, l’auteur de la malheureuse sortie) ? Un bon coup de pub (on aura déjà vu cela, et c’est ce que pense et affirme Morandini) ? Une véritable profession de foi (ce que vitupèrent le magazine Têtu et Act-up) ?

Voici en tout cas l’objet du délit, du délire médiatique et des déliés dans le petit monde de l’industrie musicale : 13 concerts annulés pour un « risque de troubles à l’ordre public », cabale absolue sur tous les médias et le web, annulation du partenariat français avec NRJ, suspension d’antenne sur Fun Radio en Belgique prononcée jeudi dernier… Le chanteur Lefa lui-même, le label Wati B, la maison de disques Sony, des associations diverses et variées (contre l’homophobie, le racisme, l’exclusion sociale, l’occupation du Tibet (!)…) auront tous tenté d’éteindre le feu.
Trop tard : « ce soir, on vous met… », si vous m’excusez ce dérapage. Et les paroles de leurs diverses chansons de tourner sur les forums, d’être citées avec gravité et un ton solennel digne de la lettre de Guy Môquet sur toutes les ondes et télés, comme on énumère les victimes d’un attentat, ou comme un prof de français récite le texte d’une dictée : « Je crois qu’il est grand temps que les pédés périssent, coupe leur le pénis, laisse les morts, retrouvés sur le périphérique » (dans « On t’a humilié »). « Lointaine est l’époque où les homos se maquaient en scred. Maintenant, se galochent en ville avec des sappes arc-en-ciel. Mais vas-y bouge, vas-y bouge. Toutes ces pratiques ne sont pas saines, Nos corps ne seront qu’un tas de cendres, la mort ne sera qu’une passerelle » (dans « Cessez le feu »), ou encore « Bien trop de gays qui s’aiment et en plus se marient » (dans « Vous aussi ») ou encore « Toujours anti-homos » (dans « Rescapé »).
Le buzz est là, bien là, et pas pour résonner lorsqu’un mot est à censurer.

Lors de cette conférence de presse, donc, devant la trentaine de journalistes présents (ça changeait des 5 journalistes de l’année dernière, et de la dizaine présente pour les autres artistes), et même si certains reporters ont tenté de creuser et d’obtenir une réponse, le groupe a fait front, très bien préparé par son management pour affronter l’épreuve médiatique. « On s’est expliqué, encore et encore, mais les médias déforment tout ce que l’on dit, depuis le début de cette affaire. Nous clarifierons donc tout cela en temps voulu, vous aurez toute l’histoire en détail. (…) On a compris qu’on fait dire ce qu’on veut aux mots, beaucoup de choses ont été modifiées. Alors on agit, on travaille en acte, on collabore avec des assos. On comprend la polémique, on arrête de parler, et on agit. » D’où leur engagement dans Orange RockCorps (qui date d’avant l’interview décriée, c’est à souligner), où ils ont travaillé avec les volontaires sur un chantier : « les jeunes ont pris conscience : faire quelque-chose comme ça, pour rien, c’est plutôt bien ». En parallèle, ils se « concentrent sur l’artistique : on travaille sur notre prochain album « L’Apogée », donc focus on music. Notre manager & notre label ne nous tiennent pas trop au courant de cette affaire et de la polémique, pour pas qu’on soit brouillé dans notre truc. On vous répondra point par point en temps voulu. »
Victimisation, dédramatisation, positive & straight attitude, instant promo, bottée en touche. Joli commentaire décomposé, félicitations au manager coacheur.

Orange RockCorps était donc le second concert du groupe depuis l’éclatement de l’affaire, après l’annulation en série de leurs dates prévues. Et si l’organisation de l’évènement se serait certainement bien passé d’une telle publicité, de nombreux fans ont accueilli avec honneur les membres du groupe lors de leur arrivée sur scène, d’autres les ont hué. Et reste la polémique sur la pertinence d’inviter un groupe aussi sulfureux pour un concert de charité, qui vante l’engagement au service des autres et la tolérance.


Un mauvais exemple pour la jeunesse ?
ou l’expression d’une certaine jeunesse ?

Je n’irai pas tergiverser si effectivement, Sexion d’Assaut est un groupe homophobe ou non : il l’est, donc, il suffit d’écouter leurs paroles. Ni même de savoir si Lefa connaît le vrai sens du mot (sa dernière défense en date étant qu’il n’avait pas compris pleinement le sens du mot, auquel cas il ne l’aurait pas utilisé… dans l’interview ou dans leurs textes ?). Ce serait se tromper de débat.

Car finalement, et c’est toute la question qui se pose, depuis les tous débuts de la musique comme mode d’expression sociale, il s’agit de comprendre si effectivement, un groupe de musique et ses paroles peuvent influer sur une génération, un groupe social ou une « tribu » (je vais éviter le terme communauté, ça me rappelle trop le boulot :p), ou si c’est le groupe de musique qui est influencé par son propre environnement, sa culture.

Pour avoir parlé à des « djeuns (et moins jeunes) de banlieue » (mes voisins, mon dealer, mes potes) comme à d’autres jeunes de banlieue (les AUTRES banlieues, celles où l’on a pas besoin de MJC…) ou à des collègues de boulot, oui, l’homophobie existe, elle est présente et bien là, dans son sens littéral : le pédé fait peur, on ne le connait pas, on ne la reconnait pas (ou pas forcément). Et si savoir si untel ou untel est homo reste la grande marotte des autres, certains préfèreraient devoir deviner qui l’est et qui ne l’est pas, plutôt que de le savoir au premier coup d’œil. Alors lorsque les homos commencent à vouloir se montrer, être identifiable en tant que groupe social, c’est la goutte d’eau ; et même si certains seront tentés de leur donner un signe distinctif (non, je vais résister et ne pas parler de l’analogie très dérangeante du nom du groupe avec la Section d’Assaut du parti nazi, qui fut notamment chargée de recenser et « flagger » les homos d’un triangle rose… Arf, raté, point Godwin [1]…).

Mais alors, pourquoi cette peur de l’homo, et de sa visibilité ? Il ne s’agit plus ici d’un comportement individuel que l’on refuse, c’est refuser de prendre acte que, et si, ce groupe social existe, et qu’il entend bien exister aux yeux des autres. Et ce qui est valable pour l’un (ici, les homosexuels) l’est aussi pour les homophobes. Que l’on soit d’accord ou non, que cela choque ou non, que cela soit illégal ou non (rappelons que l’homosexualité n’a été dépénalisé en France que très récemment). Il existe des personnes qui se définissent, comme ciment social, comme des homophobes. De même qu’il y a des groupes socialement constitués autour d’une identité propre, d’un creuset social, comportemental ou de nature : les diasporas et communautés qui se recentrent et se retrouvent, les machos (« des mecs, des vrais »), des afficionados de football, des « lascars » qui revendiquent leur identité de banlieusards (ou de dealers, ou de gangster…) , des fans de Michael Jackson, des alter-mondialistes, des riches « beautiful people » qui se retrouvent en boite sélect ou lors de brunchs dans le 8e arrondissement de Paris. Tous ces groupes sociaux se déterminent sur la seule base d’une nature ou origine commune, d’une passion commune, d’une culture commune, d’une opinion commune, et entendent exister d’une part, agir autour de leur point commun, et dans une optique soit de promotion et de développement, soit dans une logique de repli et de renforcement vers le plus petit dénominateur commun contre le reste du monde.

Le problème n’est donc pas tant de savoir si Sexion d’Assaut est homophobe, ce n’est même pas la peine. Leur musique est efficace, mais déjà entendue 100 fois ; leur flow est bancal, hésitant et digne d’une mix-tape faite à MJC du quartier (les MC locaux de Nanterre sont bien meilleurs !) : c’est une minorité d’auditeurs qui les écoutera, les vrais fans de hip-hop s’en détourneront. Quant-à leurs textes, vomitifs, la majorité (heureusement !) de l’opinion publique les condamnera, comme la Justice. Le problème concerne donc ceux qui écouteront ces textes, et les entendront, et les diront alors.


Coup de pute ou coup de pub ?

Cet étendard est sincère, ou calculé ? Les remords et dénégations sont forcés ou, là aussi, calculés ? Pourquoi cette sortie sulfureuse dont ils devaient se douter qu’elle provoquerait un tel scandale ? Pourquoi donc ce brouhaha, et en quoi cela a une réelle incidence sur le succès de ce groupe qui existe dans l’anonymat depuis presque 10 ans ? Et si se revendiquer homophobe dans une interview à un journal relativement grand public alors qu’ils sont en pleine ascension n’était pas un formidable outil marketing ? Un dispositif visant à provoquer l’adhésion d’une cible, créer l’empathie, et ainsi se constituer un cœur de cible – quitte à viser une niche – et devenir les nouveaux Sniper ou NTM ?
Si je leur souhaite le futur de Sniper (vous avez entendu parler d’eux, depuis l’affaire ?^^), il est possible que tout cela soit, tout simplement, voulu, pour faire le buzz, lors d’une montée en puissance de visibilité, et ainsi sortir du lot des dizaines et dizaines de nouveaux groupes qui passent sur Skyrock et cie, faire parler d’eux (ils le revendiquent, cf. début d’article), et se donner une « lascar credibility », puisque la street credibility est devenue un concept suranné dans le monde du hip-hop.

L’autre possibilité reste celle d’un sabotage médiatique. C’est d’ailleurs la thèse générale qui se dégage des différentes réponses de dénégation du monde du groupe depuis l’éclatement de l’affaire, qui crient à la manipulation des paroles, la volonté de nuire, « la haine et la malveillance ». Et le problème est que cela s’est déjà vu (Monsieur R, et plus récemment Orelsan…), et que dès lors il n’est pas possible de le balayer d’un revers de main. Il faut alors et écouter leurs différents albums et enfin devoir se faire à l’évidence qu’aucune journaliste du magazine hip-hop n’a eu besoin de déformer les propos de Lefa : le groupe s’est toujours revendiqué homophobe, et ses paroles portent depuis toujours ce message, même s’ils ont dû lever le pied, comme dit dans l’interview en question. Une stratégie de Taqiya [2], une manipulation de propagande, une logique de double-langage, justifiées et légitimées par l’homophobie érigée en idéologie, jouent à plein.

Dès lors, comment croire aux excuses et dénégations du groupe depuis ? Du remord, vraiment ? Ou le sentiment d’être allé trop loin ? La pression de la maison de disques ? La peur des foudres judiciaires ? Ou, alors, le pragmatisme de voir que le coup de pub s’est transformé en coup de grisou ?
Car oui, autant de dates annulées et la censure des mastodontes de la radio (qui ont la pluie et le beau temps sur les ventes de disques), ça finit par sacrément couler un plan média et une opération marketing… Le revers de la médaille. « Qu’on parle autant de nous, ça montre juste qu’on est numéro 1 », soit, peut-être, mais quand on parle d’eux pour dénoncer (à raison !) ces propos homophobes, pour relater leurs concerts annulés et leur retrait des radios, ça finit par faire plus de mal que de bien.
Il faut donc pour eux rattraper le coup et faire acte de contrition aux yeux du grand public, tout en veillant à continuer à labourer son champ et distiller son discours idéologisé à ces ouailles. Mais surtout, ne pas faire autant de vagues, apprendre à jouer de petits coups d’éclat plutôt que de gros scandales.
Ce qu’ils ont fini par faire ; tout en ayant encore des progrès à faire. Ces rappeurs de Sexion d’Assaut ont décidemment beaucoup de similitudes avec (et à apprendre de) Le Pen, père et fille (et merde, deuxième point Godwin…).

Textes et photos : Olivier Mignot

(Cliquez sur les images pour plus d’infos)

Textes et photos : Olivier Mignot

DOSSIER ORANGE ROCK CORPS 2010
> DOSSIER (introduction & photos d’ambiance)
> Mark Ronson & Boy George (concert & interview)
> Stromae (concert)
> VV Brown (concert & interview)
> Soprano (concert)
> Sexion d’Assaut (concert, interview & chronique)
> N*E*R*D / Pharrell Williams (concert)

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[1] lire l’article Wikipedia sur la Loi de Godwin
[2] lire l’article Wikipedia sur la Taqiya

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  1. Foufur le Lundi 11 octobre 2010

    Très bon article, j’adhère complètement avec ton analyse !

    Y’a un petite coquille qui m’a sauté aux yeux : « et même si certains seront tenté ».

    ;-)

  2. Olivier le Lundi 11 octobre 2010

    Merci Foufur pour ton commentaire, et pour avoir repéré cette coquille, que j’ai corrigée !

  3. monsieur r le Lundi 11 octobre 2010

    autre coquille : ce n’est pas LE mais LA journaliste (Nat V) du magazine International Hip-Hop ! pour le reste, interessante analyse ! Big Up