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[LIVE-REPORT] Ariel Pink @Berlin

Ignatius, en direct de Berlin (Allemagne), nous fait découvrir Ariel Pink, chanteur californien aux influences entre pop, rock 80′s, absurde et freak folk, pour un concert au club berlinois « Marie Antoinette ».

Et en bonus, écoutez quelques titres de l’artiste en bas de chronique.

Impossible de trouver la salle. Je parcours de long en large la très méconnue Holzmarktstraße, énorme artère de la partie soviétique de Berlin, une autoroute de centre-ville bercée par des tours que la France a réservées jadis à ses banlieues, où à cette heure, mardi 19 octobre 2010, 19h24, il ne se passe rien, absolument rien. Il fait nuit, il pleut, il fait froid et il n’y a que moi pour me demander où se trouve le Marie Antoinette. C’est ici que, ce soir, doit jouer le groupe Ariel Pink’s Haunted Graffiti.

Mon esprit échauffé du début de l’été avait inexplicablement associé la réverbe lyrique eighties du dernier album d’Ariel Pink, « Before Today », à l’image émouvante du défilé ininterrompu des filles sur la Warschauer Straße : leggings, T-shirt ample tombant sur le haut des bras et serre-tête à paillettes dans les cheveux, avec en prime ce regard délicieusement malicieux qui ne quitte aucune fille de Berlin pendant la période estivale. Une émotion propre à vous ancrer profondément une musique dans la mémoire. Il fallait au revival vestimentaire des années 80 une musique qui lui corresponde. Le son acidulé mais ironique d’Ariel Pink devait lui aller à merveille.

Car la direction prise par le groupe californien rend un hommage mélancolique à l’esprit de cette époque, sans pour autant le mimer béatement. Si Ariel Pink se construit comme une reprise de la pop de cette époque, ce n’est pas tant en vertu des qualités artistiques de cette dernière (ça serait gros) que pour cette manière unique de représenter les émotions. L’identité culturelle de ces années s’articule autour d’une certaine innocence du cœur qui peut aujourd’hui prêter à rire. Mais il y a aussi parmi tout ce mauvais goût une sincérité qui nous manque. Or Ariel Pink c’est tout ça à la fois : mauvais goût, sincérité, innocence. Il tord dans tous les sens la pop de cette époque, la détourne de son objectif premier, à savoir nous arracher à moindre frais quelques larmes, pour nous replonger dans un état d’innocence originel, avec la gratuité de l’acte pour seule loi.

Et en termes d’actes gratuits Ariel Pink est un maître. Car, concrètement, que fait-il sinon prolonger ce temps de l’enfance où l’on libère son trop plein d’émotion par un bruyant, sauvage et inharmonieux défoulage musical. Ariel Pink, même comme auteur et interprète, se comporte comme s’il chantait par-dessus ses tubes préférés. C’est comme s’il instaurait le yaourt en style musical, le n’importe-quoi en art de vivre. Et sa force naît sans doute de ce qu’il arrive à nous le communiquer.

Je n’avais donc pas l’intention de rater son passage à Berlin. La salle, comme je m’en doutais, était planquée sans lumière, sans nom, comme ça, en toute humilité, à la berlinoise, sous les rames du RER local. Une discrétion qui ne l’empêche pas d’être bondée. Tout ce petit monde aura de quoi être satisfait car, en tout et pour tout, la soirée durera près de trois heures. C’est vrai que l’on a eu droit à deux groupes avant Ariel Pink. Le premier, merci, aurait pu nous être dispensé. Un mec, la trentaine, une espèce de mélange entre Devo et Charly Oleg, débarqué de Rotterdam pour nous faire souffrir avec son synthé, tout le mérite du bonze étant de relever la qualité du groupe suivant. En l’occurrence c’est parfaitement réussi, puisque le duo qui lui succède donne à la salle ce qu’elle réclamait depuis vingt minutes : du plaisir. La chanteuse, costume de mime, chapeau, maquillage blanc sur un visage que l’on devine magnifique, accompagnée d’un batteur de deux mètres de haut, nous met le feu. Le principe : deux voire trois lignes de chant sur un rythme lourd et rapide à la batterie. Simple, épuré mais très énergique, tout l’intérêt du show est dans le personnage que joue la chanteuse, un mime triste qui nous ferait verser des larmes de bonheur.

Après cela, autant dire que le public est à point pour le concert. Ariel Pink aussi. On se demande s’il tiendra seulement cinq minutes. Car il arrive joyeux, pour sûr, mais complètement truffé, aussi. Cependant, même s’il oublie de chanter par moment et qu’il tombe quelquefois (que celui qui n’a jamais péché…), il nous livre un concert de deux heures à la hauteur de nos attentes. La petite brochette de personnages qui m’entourent en est une espèce de preuve par l’absurde. Les forces en présence :
1) une bande des puceaux altiers avec, comme leader, un gamin se prenant pour Basquiat mais qui ressemblerait plutôt à une version bourgeoise de Doc Gynéco ;
2) un sosie de Rooney, mais plus du genre star du pub que d’Old Trafford, celui-là ;
3) un couple : lui, petit, maigre, timide et… lui, gros, désinhibé et arborant fièrement une énorme touffe de cheveux dont il se sert comme d’un appât pour attirer l’attention du petit.
Vous mélangez ces trois-là, normalement, très vite ils s’échangeraient volontiers quelques bourre-pifs (surtout en ce qui concerne Rooney qui, ça se voyait, a hésité toute la soirée entre danser avec son voisin ou lui casser la gueule). Ici, non ; ils fanfaronnent tous ensemble, comme de vrais boute-en-train, dans une hétéroclite fraternité qui casse gentiment les couilles à tout le reste de la salle. C’est que l’on voit mal comment on pourrait se comporter autrement alors qu’un chanteur d’un mètre soixante, cinquante kilos, cheveux blonds décolorés, vêtu d’un vieux leggins noir et de larges lunettes violettes se jette à chaque chanson dans le public, quitte à sacrifier au passage une partie de ses fesses à nos regards hypnotisés.

Le concert d’Ariel Pink se révèle au final une grande expérience de l’absurde. Je sors de la salle en me disant qu’il est une espèce d’artiste surréaliste, à force de mélanger des choses disparates, de faire du mauvais goût quelque chose de riche artistiquement. Sur le chemin, après quelques minutes dans le froid glacial de l’automne, je me mets à chanter le refrain de « For Kate I Wait. Wait, wait, I wait for Kate ». Je chante faux, naturellement. Mais là, pour une fois, je me dis que je suis dans le ton.


Profil Myspace d’Ariel Pink

Texte : Ignatius
Photos : D.R.

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